Cameroun – Immersion en pays Beti

Du village, je n’avais gardé en mémoire que les travaux champêtres, les allers – retours à la rivière, les soirées éclairées à la lampe à pétrole et animées par des récits de sorcellerie qui vous dissuadaient de mettre le nez dehors une fois la nuit tombée. En somme, un calvaire pour le petit citadin que j’étais mais qui avec le temps et la distance, s’est heureusement transformé en période nostalgique. Alors ce retour aux sources ne pouvait se que se révéler plus émouvant.

Jour de deuil cameroun

Mon village s’appelle NKOM I, ce qui signifie le « rocher » en langue Béti. Les Béti ou Ekangs sont un peuple Bantou. Ils se répartissent entre le Cameroun, le Gabon, la Guinée Equatoriale, Sao-Tomé-Et-Principe, mais également le Congo. J’appartiens au sous-groupe des Manguissas ou Menguisas qui parlent deux langues : le « Njowe », variante de l’Eton, et pour quelques groupes encore, l’Ati ou Tuki (qu’on a souvent tendance à appeler le « Sanaga ») dont serait issue la plupart des langues Beti actuelles. Une légende raconte que c’est sur le dos de Ngan-Medza, un immense serpent, que les Beti, fuyant l’islamisation qu’avait entreprise le chef musulman de l’Adamoua, Ousman Dan Fodio à l’égard de tous les peuples animistes, traversèrent le fleuve Sanaga. Lors de cette traversée, l’éclaireur fit tomber quelques flammèches sur le dos du serpent qui disparut dans les profondeurs avec une grande partie des Beti, laissant une autre partie sur la rive droite de la Sanaga. NKOM I se trouve dans le département de la LEKIE, dans la province du Centre. Situé au Nord-Ouest de Yaoundé, la capitale politique, c’est un département très densément peuplé en comparaison avec les autres départements voisins de Yaoundé.

Grand-mère Adada qui revient du champs à Nkom

La ville d’Obala en particulier, où j’ai fréquenté en primaire, fait figure de centre urbain. Sa situation sur la route du Nord-Cameroun lui vaut une certaine animation et la proximité de Yaoundé contribue à maintenir l’activité de son marché en lui donnant un rôle de redistribution commerciale pour l’ensemble du département. Il fut un temps où « Luna Park » (boukarous, piscines, lac, aires de jeux, zoo, restaurant, jardins fleuris sur une superficie de 12 ha) fut L’ATTRACTION touristique dObala. Mais la crise faisant, l’endroit sortit du conscient collectif et ne devint plus qu’un lieu qu’on évoque désormais avec nostalgie, regret et même dépit. Aujourd’hui la principale attraction à Obala reste selon moi la pimenterie OKALI, une escale incontournable si vous faites un tour dans la région. On y mange de la bonne viande grillée et surtout, l’un des meilleurs piments du pays.

Grand-père devant la maison du village à NKOM

Limitrophe des départements du Mbam, la Lékié est le deuxième grand producteur du cacao du Cameroun et tient une place majeure dans l’approvisionnement alimentaire de Yaoundé en produits vivriers. Cependant, malgré la proximité avec la capitale politique, la majeure partie des villages reste enclavée et difficilement accessible. Le relief accidenté rend malaisée la circulation dès que l’on quitte les grands axes. La plupart des pistes ne sont pas praticables en saison de pluies et nécessite souvent un véhicule tous terrains même en saison sèche. Ce qui n’empêche pas les cars et « taxis-brousses » de sillonner chaque jour. Mais l’immense potentiel écotouristique de la région demeure inexploité au même titre que le potentiel infrastructurel et communicationnel de la Sanaga.

Jour de deuil au village, dégustation de Matango ou vin de palme

Un village Beti est issu d’un ancêtre et de ses descendants mâles; les filles quittent habituellement le village de leurs pères pour celui de leur belle-famille dès qu’elles sont mariées. L’organisation sociale chez les Beti s’articule autour du « Mvog », le lignage (ou clan). Le « Mvog » désigne l’ancêtre commun remontant à trois ou quatre générations ainsi que l’ensemble de ses descendants. Le mien porte donc le nom de l’ancêtre homme fondateur, AYISSI NGUINI (transformé en Mvog ASSINGUIN).  Le notion de lignage impose le respect du lien de sang, et par conséquent interdit l’inceste. Ainsi, avant d’entreprendre toute relation ensemble, deux personnes Manguissas doivent au préalable s’assurer qu’il n’existe aucun lien de parenté entre elles, autrement dit qu’elles n’ont aucun « Mvog » en commun aussi bien du côté paternel que maternel (parents et grands-parents).

Jour de deuil à NKOM - le casier de bières

La configuration de NKOM I ne diffère pas de celle des autres villages Beti. Les habitats linéaires, sont espacés de chaque côté de la route principale qui traverse le village en longueur. La maison de mes grands-parents possède une grande cour dans laquelle nous jouions jadis le « pousse-pion » (variante camerounaise de la marelle avec un noyau de mangue séché). La cuisine quant à elle, est à part. Elle est faite en terre battue avec un toit en tôles ondulées, auparavant en nattes de raphia qu’il fallait changer tous les deux ou trois ans.

En face, à la place de l’ancienne école primaire où a fréquenté mon père, se trouve désormais un petit dispensaire. Plus bas, un grand stade de football a été « dessiné » en plein milieu de la forêt sur le terrain offert par mon grand-père. Juste en face, une structure en planche fraîchement peinte en rose se distingue du reste du paysage : c’est la boutique que mon père loue à un malien récemment arrivé dans le village. Il retourne chez lui, au Mali une à deux fois par an et son Manguissa est encore approximatif mais ça devrait aller mieux d’ici quelques mois. Grâce à lui, les villageois peuvent se procurer les produits de première nécessité. Les Beti sont réputés pour leur hospitalité et leur ouverture d’esprit. D’ailleurs à Sa’a, l’arrondissement le plus densément peuplé de la Lékié, après les Etons et les Manguissas, majoritaires, ce sont les Haoussas, population du Nord du Cameroun, principalement musulmans, qui sont le plus largement représentés, avant les Bamilékés, de l’Ouest du Cameroun.

A NKOM I, comme partout ailleurs en pays Beti, on vit principalement d’agriculture. On y pratique la technique du brûlis. Les hommes défrichent une parcelle de forêt qui est brûlée pour être fertilisée ; les femmes l’ensemencent ensuite, entretiennent et récoltent. Lorsqu’une parcelle devient trop pauvre, elle est mise en jachère pour une période indéterminée. Avant son abandon, une nouvelle parcelle de forêt est préparée. Au fur et à mesure de leur remplacement, les plantations s’éloignent des villages.

Les productions vivrières concernent principalement la banane plantain, les arachides, le manioc, le maïs, le macabo/taro, l’igname et la pomme de terre. On trouve également dans la région une grande variété de fruits : mangues, papayes, goyaves, cerises, « cassemango » (ou pomme Cythère) etc.

Le vendredi (et le samedi), c’est jour de deuil. Dans le temps, la mort d’usn individu était annoncée grâce au « Nkul », tam-tam téléphone qui a longtemps servi à communiquer entre les villages. L’apprentissage du Nkul est long et aujourd’hui, les tributaires de cet héritage culturel sont rares. Très peu sont ceux qui connaissent encore leur « ndan », équivalent de l’indicatif qui permettait notamment d’identifier l’émetteur et d’échanger des messages personnels.

Une fois les villages voisins avertis, l’entourage du défunt s’évertue à planter à organiser les obsèques : il faut creuser la tombe, planter les hameaux de palmes, tandis que les femmes préparent la collation pour accueillir les délégations de « Mvog » parentés au défunt, dont la provenance dépend souvent de la portée du Nkul. La mort d’un individu marque son entrée dans le monde invisible. En effet, les Beti considèrent le monde invisible comme le véritable monde. Dans la société traditionnelle, la vraie force de l’Homme et son rayonnement se mesurent dans son rapport avec l’invisible. « Le monde invisible est aussi naturel que le monde visible qui n’en est que l’émergence ». Ainsi pour l’Homme Beti, la mort est une nouvelle naissance, le commencement de la vie définitive à l’épreuve de tout changement dans l’au-delà.

Parmi les rites funéraires célébrés le jour de deuil, figure « l’Esani ». A l’origine réservée aux chefs de clans et aux personnes s’étant illustrées de leurs vivants, « l’Esani » est une danse guerrière systématiquement exécutée de nos jours pour réactualiser un geste dont les ancêtres ont apprécié la valeur et recommandé le respect. C’est communier à la volonté de ses ancêtres qui viennent à leur tour assister à la cérémonie et faciliter l’intégration du mort dans la communauté sacrée de ses pères. Les danseurs s’alignent en file indienne, tiges de bananiers en mains, et font le tour de la case du défunt au rythme des tambours pour finir en en danse devant les batteurs.

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